Deuxième jour : Life is what happens…

Aujourd’hui est LE jour que nous attendions tous. Que nous craignions, tous. Enfin : surtout toutes. Sur notre fiche de route, 68,2 km, pour 673 m de dénivelé. Notre défi perso. Le challenge, comme on dit chez les pros.

On a toutes déjà fait des parcours de cette distance (mais pas après en avoir fait presque autant la veille) et on a toutes déjà grimpé des dénivelés équivalents (mais pas sur cette distance). Bref : cette étape-là, c’est l’inconnu, et surtout la crainte de ne pas avoir les jambes pour aller jusqu’au bout. Ceux qui pédalent, randonnent, partent en pleine nature le savent : si on craque, il n’y a pas de plan B. Autrement dit : mieux vaut ne pas craquer. Personne ne viendra nous chercher en voiture si on n’a plus de jus au bout de 40 bornes. Surtout en pleine piste cyclable.

Challenge on vous dit.

On se motive en se disant que le lendemain, c’est une étape facile (35 km, essentiellement en faux plats descendants), qu’on va y aller tranquille, qu’on est quand même pas des quiches, qu’on fera des pauses car, point essentiel : on part tôt !

Comme un bruit de ressort qui lâche

Départ annoncé à 8 h 30 afin de pouvoir rouler à 10 à l’heure s’il le faut. Donc 7 h 30 : p’tit déj’, 8 h : brossage de dents et on récupère nos sacoches, 8 h 20 pétantes tous les 4 devant le garage. Et c’est là que cette célèbre phrase de Lennon se rappelle à notre bon souvenir : « Life is what happens while you’re busy making other plans ». Le portail du garage entame sa montée, et après un joli départ sur 30 cm, retombe dans un vacarme de ferraille agonisante.

On fixe la chose, on secoue sans y croire, on vérifie la clé, on écoute, on ausculte, et puis on va chercher le gérant de l’hôtel. Qui va chercher le propriétaire de l’hôtel. Qui doit appeler un réparateur parce que, rien à faire, on a beau tester, pester, et essayer encore, le verdict est sans appel : et paf le portail, nos vélos derrière et nous devant.

Rien à faire, à part attendre le réparateur, reprendre un café, et se dire que si ça devait arriver, ça ne pouvait arriver qu’aujourd’hui, avec cette étape de la mort qui tue en perspective.

Nous voici de retour dans la salle à manger, la jeune femme de l’hôtel toute en désolation, une cliente britannique toute en sourcils froncés, et d’autres cyclo-touristes comme nous, patients. Et sans vélo.

Une heure et demie d’attente, c’est là, aussi, que c’est drôlement important d’être partis avec les copains-copines qui vont bien, des gens qui restent cool et souriants dans l’adversité.

Après l’attente et le verdict du réparateur qu’après 20 ans de bons et loyaux services, le ressort a choisi justement ce jeudi matin pour péter, on passe en mode « démerde ». Le proprio casse un carreau qui donne sur le garage, le gérant descend par une échelle récupérée quelque part, et un par un, nos vélos sont sortis par l’échelle, puis descendus par un escalier étroit.

11 h 30, on part. Enfin. La britannique touriste quant à elle doit patienter encore un peu, sa voiture ne pouvant être sortie par la fenêtre. Son visage maussade sera mon dernier souvenir de Béziers, ce jour-là…

Plan B – Merci encore au super personnel de l’hôtel!

Le plan B

Mouline, mouline…

Il n’y a pas si longtemps de ça, quand nous doublions – en voiture, je précise – des cyclistes dont les jambes s’agitaient à la façon des personnages de dessins animés en fuite, je rigolais. Sérieux ! Être aussi bien équipé (les cyclistes en question avaient généralement des vélos et des fringues de compétiteurs) être aussi bien équipé, disais-je, et aussi mal pédaler, si c’est pas malheureux. Jusqu’à ce qu’un copain me réponde, un jour :

– C’est normal, ils moulinent !

Mais face à l’étendue de mes moqueries et mes ricanements de hyène, alors que mettions un bon p’tit coup de gaz d’échappement à la face de ces pauvres sportifs, il n’avait pas insisté. Mouline mouline… Et dire qu’à l’époque, je me prenais pour une cycliste !

Et puis est arrivé ce jour où je suis partie pour la première fois en vraie rando vélo, du VTT pour être précise, dans l’arrière-pays, là où ça grimpe quand même pas mal. Première côte, je pars comme une flèche, j’ai de la force dans les jambes, je m’élance… pour finir 100 mètres plus haut, les bronches en feu et les cuisses : cassées. Ce jour-là, j’ai fait toutes les côtes du parcours en poussant mon vélo. Et c’est là que mon mec m’a demandé :

– Mais pourquoi tu ne moulines pas en côte ?

Autant vous dire que je me suis promis de ne plus me moquer des mecs équipés comme des pros, à l’avenir.

J’ai donc appris à mouliner, et depuis, dès que je peux, ben je mouline je mouline.

Ce qui, en ce deuxième jour de rando, s’avère très utile. Les faux plats succèdent aux vraies montées, ça grimpe sur presque deux kilomètres, par endroit, mieux savoir gérer les efforts. Pour atténuer un peu le dénivelé, et nous épargner la route nationale, Paul nous a concocté un parcours qui emprunte les départementales sur les 40 premiers kilomètres. Les vingt premiers se passent très bien. Ça grimpe, un peu, de quoi se mettre tranquillement en jambes. Les paysages sont magnifiques, verts et gras, il y a une bande de sécurité sur le côté de la route, juste assez pour ne pas se sentir menacés par les voitures qui nous doublent. Mais celles-ci se montrent étonnamment respectueuses. Ceci-dit, comme il suffit d’un seul con pour vous tuer, je demeure méfiante à chaque fois que j’entends un moteur s’approcher de cette entité vulnérable que nous formons, mon vélo et moi.

Un vautour me survole, je mouline un peu plus vite pour lui montrer que je n’en suis pas encore au stade de charogne, même si par moment, on pourrait croire que je fais du sur place.

Depuis que j’ai découvert qu’en moulinant, je pouvais franchir quasiment chaque sommet, je mouline avec délectation ! Et à mon rythme parce que comme on dit, « chi va piano va sano », et c’est une des belles découvertes de ma nouvelle façon d’aborder le vélo. Je ne suis pas patiente de nature, et mon sens de l’équilibre est comme qui dirait assez aléatoire. Je me déplace depuis toujours en vélo, mais en ville, sur du plat, en me dépêchant, souvent, et en me gamelant, parfois (moins depuis ma dernière chute. Elle aurait pu être fatale, alors je fais gaffe, mais bon…).

Partir en rando, même à la journée, c’est autre chose. Il faut gérer l’effort. Alors le mieux, c’est de ne pas trop en faire, trop vite, trop en forçant. De rouler sans croire que pédaler comme une dingue nous permettra d’arriver plus vite en haut de cette p…. de côte. Pédaler, ça apprend à prendre le temps. A ressentir les choses. L’effort, mais aussi le plaisir d’arriver en haut, celui de pouvoir regarder les paysages, de réfléchir, aussi ; il y a un côté méditatif, dans le vélo en mode rando, qui me plaît de plus en plus. Ce jour-là, me m’adonne pleinement à cette récente découverte. Je mouline, j’avance, je garde l’oiseau de proie dans mon viseur, j’écoute le bruit de mes roues sur le bitume, et la bourrinasse que je suis, si souvent, cède la place à une créature suante mais gonflée d’oxygène, la grosse banane en haut de chaque côte.

Un des gros avantages du vélo, comparé à la rando, c’est que quand ça descend, on peut vraiment se reposer. Laisser les jambes là où elles sont, et glisser, glisser, glisser…

Pensez-y ! A chaque fois que vous suez dans une côte, dites-vous que si ça monte, ça va forcément descendre à un moment ! Vous verrez : ça motive !

Ceci-dit, l’inverse est vrai aussi, : quand ça descend, on peut s’attendre à ce que ça remonte, à un moment ou un autre (généralement quand on s’y attend le moins).

Du dépaysement, et autre pensées pratiques…

Pique-nique à mi-parcours, on s’arrête au bord de l’eau, on sort les sandwichs, et alors que je regarde autour de moi, heureuse d’être arrivée jusqu’ici, je constate que j’étais déjà arrivée ici, un jour. Mais en voiture. C’est une autre belle découverte de ce voyage, ou plutôt une redécouverte. La région dans laquelle nous pédalons, c’est la nôtre. Tous y vivons depuis longtemps et la connaissons plutôt bien. Mais en voiture, ou en rando. Le vélo modifie la perspective. La lenteur ouvre le regard, laisse le temps à la contemplation. Alors que quand on marche, on a plutôt tendance à regarder où on met les pieds. Moi en tout cas j’ai intérêt à regarder où je mets les pieds. Et marcher, c’est lent, alors que le vélo, même au ralenti, m’offre un rythme qui me convient, sorte de « dynamique contemplative ».

Ce dépaysement dû au changement de rythme est une constante de ce voyage à pédale douce. Le sentiment de liberté, que connaissent bien tous les cyclistes, et l’impression d’être loin de chez soi parce qu’on change de rythme et roule sur des chemins de traverse, tout ça procure une intense sensation de bien-être. Malgré les côtes, le dénivelé et les kilomètres qui s’enchaînent…

Autre petite leçon et non des moindres : alors que nous finissons notre pique-nique, j’ai soudain l’impression que jamais je n’arriverais à aller jusqu’au bout de cette étape. Étrange : jusque là, tout allait bien, je m’émerveillais presque de la facilité de cette étape pourtant appréhendée, et tout à coup : l’angoisse. Nous sommes presque exactement à mi-parcours, nous avons fait un peu plus de 35 kilomètres, certes ils grimpaient mais je ne me sentais vraiment pas fatiguée, et puis soudain…

Je garde ma bouffée d’angoisse pour moi, inutile de contaminer les copains, je vais avoir besoin de leur énergie pour me remettre en selle. Je me répète que je n’ai pas le choix, et pour positiver, je me rappelle que d’une part, si vraiment ça craint je peux encore faire du stop, on trouve toujours des solutions quand plus rien ne semble aller… Mais surtout, je me rappelle que j’avais envie de le faire, ce voyage, que j’aime pédaler, et qu’il n’y a aucune raison que je n’arrive pas au bout de cette étape ! Le pire est derrière nous, dans une dizaine de kilomètres nous allons récupérer la voie cyclable, et le plat, allez ouste ! On y va…

… et puis le charme du vélo opère, le temps de faire remonter la température des jambes et c’est reparti.

Pause à Mons, joie de constater que ça y est, on se l’est fait ce dénivelé, trop facile ! Il y a de jolis coins d’ombre dans le village, une petite épicerie en bord de la piste cyclable, et surtout : des toilettes et un point d’eau. La voie verte nous promène à travers des sous-bois rafraîchissants, c’est beau de calme et de verdure, au-dessus des coulisses verdoyantes un ciel bleu sans nuage, quelques faux plats, mais dans l’ensemble (et au risque de me répéter) le bonheur presque enivrant de pouvoir pédaler sans peur, d’avoir de l’espace, de pouvoir s’arrêter où l’on veut sans craindre d’être renversé…

Quelques kilomètres avant l’arrivée, gros coup de fatigue, comme la veille j’ai soudain l’impression que non, jamais ! Jamais je n’aurai la force d’aller jusqu’au bout, plus de jus, plus de jambes, combien il reste ? Tant que ça ? Oh non !

Allez ! On y est presque !

Et puis si ! Parce qu’il le faut, d’une part. Et surtout parce que l’humain porte en lui bien plus de ressources qu’il ne l’imagine. Bien sûr qu’on continue, bien sûr qu’on y arrive, à Saint Pons ! On y arrive même sur une belle descente qui récompense des efforts fournis, chaque fois j’ai envie de lâcher les pédales et d’écarter les pieds comme quand on est petit, faut croire que l’âme d’enfant renaît, quand on la perche sur une selle !

Sauf qu’il faut se reprendre, et traverser St Pons pour arriver à notre hôtel. Coup de gueule oh combien justifié : comment peut-on encore accepter que des villages soient ainsi traversés par une telle circulation, mélange de voitures en transit et de poids lourds excités ? Autant l’écrire tout de suite : traverser St Pons sur environ deux kilomètres sera le moment le plus dangereux de toute notre rando. Même crevée comme je suis, je suis en rogne, contre ces conducteurs tellement pressés qu’ils nous mettent plusieurs fois en danger, et ce alors qu’ils sont de toute façon coincés par le véhicule devant eux et ceux qui arrivent en face. En rogne aussi contre ces poids-lourds qui nous frôlent, alors que le rapport de force fait d’eux un danger mortel, pour n’importe quel cycliste.

Pour les cyclistes et les serveurs qui doivent traverser l’artère principale pour rejoindre les terrasses, d’ailleurs.

Pour notre part, une fois arrivés à l’hôtel et les vélos rangés dans le garage (sans volet électrique, cette fois!) nous prenons LA bière du jour avant même de monter dans nos chambres.

Le soir nous mangeons sur place, parce que le lieu s’y prête et que c’est divin de descendre en tongs après cette grosse journée ; parce que les proprios sont adorables et la gardiane de la maman : exquise ! Parce qu’il y a un buffet de crudités à volonté comme quand j’étais petite et que mes grands-parents m’emmenaient manger dans des routiers !

Et surtout parce que nous sommes soulagés d’avoir réussi cette étape, source de tant d’angoisses…

Demain petite quarantaine de bornes, que du plat, tranquille tranquille…

À suivre : Jour 3 – De l’importance du fameux « mental »https://marieurdiales.com/troisieme-jour-saint-pons-mazamet/