Hasard du calendrier : ce matin, un ami allemand m’a envoyé un article sur les enfants qui tentent d’impressionner leur entourage grâce à l’utilisation de mots qui sonnent bien. Ce papier, paru dans le FAZ le 16 janvier, résume une étude scientifique assez intéressante, qui se penche notamment sur la question du milieu social. Héritage de Bourdieu oblige, visiblement, il semblerait par exemple que les enfants issus d’un environnement plutôt académique intègrent plus rapidement que d’autres l’avantage d’appeler les gens par leur prénom, au lieu de se contenter d’un « monsieur » ou « madame » impersonnel. En tout cas s’ils cherchent à obtenir l’attention, d’un adulte par exemple. Au-delà de quelques exemples plutôt relationnel, le journaliste évoque également l’intérêt du langage (dont les enfants ont très tôt conscience) pour influencer les situations de telle sorte que ces manipulateurs en herbe en retirent quelque chose de bénéfique pour eux. Un des meilleurs exemples de cette stratégie (parfois épuisante) : ces gosses qui vous montrent un objet dont ils connaissent le nom, tout ça pour que vous leur confirmiez qu’ils ont raison (« Oui, c’est vrai, c’est bien une scie sauteuse, bravo, mais maintenant remets-là tout de suite là où tu l’as prise! ») Objet – langage – valorisation du sujet.

Mais les plus doués de ces petits stratèges sont ceux qui parviennent à coller un mot sur un objet qui n’a manifestement aucun rapport. Et l’article d’évoquer ces gros tas informes de pâte à modeler dont l’enfant déclare qu’il s’agit d’un « rhinocéros », ou ces petits tas de sables qui deviennent « de succulentes tartelettes à la fraise ». Dans la mesure où les adultes proches de l’enfant encouragent cette mise en valeur purement symbolique par le langage, on comprends que les gosses s’en délectent. Mais en général, les enfants savent bien sûr que la pâte à modeler n’est pas un rhinocéros, et que personne, même leur mère, n’a vraiment envie de bouffer du sable en disant miam miam.

Hasard du calendrier, donc. Ce matin, on pouvait lire qu’un des candidats de la gauche retirait sa candidature pour la présidentielle. Pourtant, il avait bien appelé tous les autres par leur prénom et par téléphone pour leur demander leur raliement à sa cause, mais il faut croire que cette technique marche mieux avec les tout petits. La prochaine fois, peut-être qu’il devrait tenter le monsieur/madame.

Pas mal d’éléments de son « discours d’à bientôt » méritent quant à eux la comparaison avec un rhinocéros. Ainsi, malgré ces franches discussions engagées par lui, aucun des monsieur/madame n’est décidé à surmonter les désacords, autrement dit à être d’accord avec lui. Libre, absolument libre, fier et heureux (ainsi que sincère et engagé, il va de soi) il se retire donc de la course. Ce n’est pas, bien sûr, parce qu’ « il est parfois difficile de comprendre par quel bout la campagne [du candidat] est en train de prendre l’eau » (Le monde du 18 novembre 2021) ni parce que les sondages lui donnaient du 3 % à tout casser. Non. C’est parce que même si ses propositions pouvaient rassembler un grand nombre de nos compatriotes et changer leur vie quotidienne, elles n’ont malheureusement pas été entendues. « C’est pas moi c’est les autres ». Conséquence logique : puisque personne ne veut de lui, il ne soutiendra aucun candidat. Na. En même temps, comme cette année il y a plus de candidates que de candidats, il peut encore se rallier ailleurs… Ce qui serait de la stratégie sémantique digne de ces jardins d’enfants observés dans l’étude mentionnée en début de ce post :

– J’ai clairement dit « aucun CANDIDAT » ! J’ai jamais dit que je ne soutiendrais pas de CANDIDATE ! 

Mais à moins de le penser vraiment bien plus fin stratège qu’un enfant de quatre ans, il est à craindre que ce grand garçon n’ait simplement toujours pas compris que sa tartelette aux fraises n’est en réalité qu’un gros pâté de sable indigeste que personne ne veut avaler.

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