Ce matin, j’attendais à un feu piéton à côté d’un éboueur avec sa petite carriole. Visiblement, l’équipement municipal prévoit une petite caisse qui contient je ne sais quoi (le casse-croûte ? Quelques effets personnels?) En tout cas, sur ce petit caisson portatif était inscrit le prénom du monsieur (Marcel) et il en avait peaufiné la personnification par quelques auto-collants. C’est ainsi que je sais désormais qu’un des éboueurs de mon quartier s’appelle Marcel, et aime un groupe de Heavy Metal ainsi qu’une célèbre bière belge.

J’ai été touchée par le fait que cet homme, qui fait un boulot que nous qualifierons d’ingrat, revendique le droit d’avoir son identité propre et de l’affirmer jusque sur la paroi ingrate de sa caisse en métal fixée sur une carriole-poubelle. Je me suis dit que c’était un aspect important du travail, cet attachement à la personnification. Attention : je ne parle pas des étiquettes qui nous donnent le prénom de l’hôtesse de caisse qui nous sert. Ce n’est pas de la personnification, c’est de l’uniformisation. Mais Marcel a décoré lui-même sa caisse, au feutre et aux étiquettes colorées. Il n’est donc pas, n’est donc plus un éboueur parmi d’autres. Il est un homme avec un prénom et des goûts qui lui appartiennent. Je me suis dit aussi que j’espérais que cette possibilité de marquer son prénom sur une partie de son outil de travail lui adoucisse des journées que j’imagine parfois pénibles. Je n’ai pas rencontré le membre d’une armée anonyme de balayeurs locaux, j’ai rencontré Marcel, qui fait partie de mon quartier.

Après les confinements et la découverte, pour certains, des joies mais aussi des affres du télé-travail, j’ai lu récemment que certaines entreprises envisagent de délocaliser encore plus d’emplois, même administratifs du coup. Comble du cynisme libéral : on a longtemps évité le télétravail pour garder l’œil sur les employés, et puis les employés se sont tellement bien comportés, même à distance, qu’on se dit qu’on peut tout aussi bien les remplacer. La distance les a anonymisés, les lois de l’économie ambiante vont peut-être les faire disparaître dans la cohorte des sans-emplois, un autre vivier d’anonymes.

Marcel lui restera irremplaçable. Personne ne peut remplacer les éboueurs. Surtout quand ils aiment le Heavy et la bière belge.

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