Il y a peu, j’ai lu qu’une grande chaîne d’hyper- et supermarchés venait d’ouvrir son premier magasin sans caissiers. (1) On ne peut pas dire que c’est un scoop, depuis longtemps les caisses automatiques nous ont préparés à cette « évolution ». Les caisses automatiques étant elles-mêmes plutôt effet que cause d’une tendance qui va vers toujours moins d’humains, en tout cas là où il faut verser un salaire pour avoir une présence. Payer, ça en em… plus d’un, dans notre modèle économique actuel. Alors on évolue. L’entreprise derrière le supermarché sans caissiers le précise : « aucun employé n’a perdu son poste dans le cadre de l’ouverture du magasin ». Et pour cause : nous sommes déjà passés à l’étape suivante, celle où d’éventuels employés ne sont même pas recrutés, puisqu’on décide d’emblée de ne pas mettre d’humains aux caisses. Je suis pourtant prête à parier qu’il n’y a aucun cynisme de la part du service comm’ de l’entreprise en question.

Vous, je ne sais pas, mais moi il me semble qu’elle n’est pourtant pas si lointaine que ça, cette époque où tous les soirs à vingt heures pétantes, nous nous retrouvions à nos fenêtres, pour applaudir ceux et celles qui semblaient alors porter sur les épaules le poids de notre civilisation. (2) Avec le personnel médical, et les éboueurs, caissiers et caissières étaient en première ligne de notre reconnaissance. Payés généralement au SMIC, eux partaient au front, tandis que nous restions entre nos quatre mûrs. C’est aussi à cette époque-là qu’on parlait du « monde d’après », par avance émus de ce que nous allions créer, une fois sortis de cette atroce pandémie. Sauf que voilà, on y est, au monde d’après. Et il est comme celui d’avant… sauf qu’on retire encore plus d’humains des lieux où on peut gagner un salaire.

Étrange. Dans mon optimisme un peu niais j’avais pourtant cru que dans mon supermarché de quartier, beaucoup de gens boycottaient les caisses automatiques, depuis le 1er confinement. Moi en tout cas je les boycotte, ce qui m’a récemment valu une grande discussion avec la fille (11 ans) d’un ami (allemand). Voyant la file d’attente à la caisse (pourtant pas très longue, la file) elle me demande pourquoi nous n’allons pas aux caisses automatiques, presque toutes vides. Avant de lui tenir mon petit discours gauchiste, je lui demande pourquoi elle voudrait aller aux caisses automatiques.

– Pour gagner du temps !

– Mais on a du temps ! On est en vacances !

– Oui mais on aurait encore plus de temps !

– Pour faire quoi ?

– Ben… Ce qu’on a prévu de faire !

– Oui mais ça on pourra le faire même si on attend cinq minutes dans la file.

Et c’est là que je lui ai sorti mon laïus (dans un allemand parfait, je tiens à le préciser!) sur l’humanité dans le monde, et que je ne voyais pas l’utilité de supprimer le travail d’honnêtes gens.

– Mais si ! Si on paye moins de salaires, ça fait gagner de l’argent !

– A qui ?

– A la production (en original dans le texte, version allemande quoi, P majuscule et k à la place du c).

– Mais pourquoi pourrais-je vouloir que « la production », donc les propriétaires du magasin, gagnent plus d’argent alors que moi, je serai celle qui fait tout le boulot (en scannant moi-même mes articles, par exemple) sans en retirer le moindre avantage, sauf éventuellement cinq minutes de « gagnées », sauf si la caisse automatique bugue, ce qui arrive assez régulièrement.

L’enfant et moi avons passé le temps d’attente à la caisse à discuter ainsi, ce que, pour ma part, je ne considère absolument pas comme du temps perdu. Il est utile de se confronter régulièrement aux autres, même/surtout s’ils ont onze ans, pour ne jamais oublier que ce qui nous semble évident ne l’est pas forcément pour les autres. Nous n’avons pas pu aller au bout de nos arguments respectifs, car alors que je parlais chômage des caissières et humanité du monde, son père coupa court à la discussion. Pour lui, les caissières au chômage pourraient très facilement se reconvertir et travailler comme aide-soignantes dans les maisons de retraite, où il y a pénurie de main d’œuvre, visiblement.

En Allemagne, la politique de la rue à traverser pour trouver du boulot ne pose aucun problème. Pourtant, forcer des gens qui n’ont pas la vocation à travailler avec des personnes âgées est cruel, aussi bien pour les gens eux-mêmes que pour les personnes âgées. Parce que, à mon sens du moins, la richesse et l’humanité d’une société ne se mesurent pas uniquement au nombre de caisses automatiques. Elle se mesure aussi dans notre capacité à permettre au gens d’exercer un travail qui au moins leur convient, à défaut de leur plaire. Et de faire accompagner ceux qui ont besoin d’aide par des gens qui ont envie de les accompagner, pas par des pions que l’économie de marché ultra-libérale aura décidé de replacer ici ou là, pour satisfaire « la production ».

1) https://www.francetvinfo.fr/economie/commerce-on-a-teste-l-un-des-premiers-supermarches-sans-caissiers-en-france_4857737.html

2) pour mémoire : https://www.lokko.fr/2020/04/23/les-profs-de-yoga-ont-envahi-lespace-numerique/

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