Charlotte est énervée. Charlotte est énervée au point d’en avoir les larmes aux yeux. A la fois désespérée, triste et en colère, cette jeune maman ne se remet pas de sa dernière soirée. Mais que s’est-il donc passé qui la mette dans un tel état ? Eh bien la veille, Charlotte a regardé un documentaire sur Netflix et depuis, elle écume. « Seaspiracy », le documentaire en question, parle d’océans. Plus précisément, il raconte comment depuis des décennies, la pêche au gros détruit et pollue les fonds marins sans que personne ne s’en soucie vraiment. Personne, c’est à dire tous ceux qui mangent régulièrement du poisson, dont moi, vous, Charlotte avant cette soirée, et plein de consommateurs pourtant pas méchants, ne s’inquiète vraiment de connaître les conséquences de la pêche industrielle sur les mers du monde, et ce alors que les chalutiers ratissent les abysses, détruisant plus qu’ils ne pêchent, creusant de larges plaies dans les sables profonds, et laissant derrière eux des continents de déchets.

– Tu verrais ça ! Vu d’en haut on dirait des autoroutes tellement c’est large et profond, s’étrangle presque mon amie. Et de conclure, hargneuse :

– Quand tu vois les dégâts que causent les chalutiers, tu te dis qu’il faut arrêter de nous faire chier pour trois cotons-tiges !

Je comprends la rage de cette fille de marin qui, enfant, a sillonné les mers sur le voilier de son père, puis navigué, jeune femme, sur des paquebots remplis de vieux. Charlotte aime la mer et la voir ainsi détruite peu à peu, par la pêche industrielle mais aussi par notre indifférence, tout ça ne peut que la mettre en rogne. Elle quittera le marché avec un poisson acheté sur le stand d’un pêcheur local, un truc attrapé à la ligne à deux pas de nos côtes, vendu à un prix que peu de gens peuvent se permettre de mettre dans un poisson mais, comme explique Charlotte :

– C’est pour le bébé. Nous on va manger des pâtes.

Je suis heureuse que le jeune Adam déguste une aussi bonne chose qu’un poisson fraîchement pêché. Parce que parti comme c’est dans la destruction de la planète, il est probable que très bientôt, il doive se contenter de poisson développé in vitro, de filets artificiels nés dans d’étranges laboratoires. Le Courrier International a publié un article (presque) encore plus flippant qu’un documentaire anglais, sur le sujet (décembre 2020, « Poissons de labo »). Les Japonais sont en tête de cette nouvelle technologie, qui consiste à créer de façon complètement artificielle des poissons à la croissance ultra-rapide, et (paraît-il) non polluante. In vitro à la place de mare nostrum, les Frankenstein du cabillaud n’ont pas peur de dire que « mieux vaut un goût minutieusement conçu plutôt que laissé à la discrétion de la nature ». Le monde étant ce qu’il est, il y aura certainement des amateurs de poiscaille pour se réjouir de cette nouvelle tendance. Ils y verront une opportunité d’avenir, et remercieront le génie humain de trouver des alternatives à la destruction que ce même génie a engendrée. D’autres, dont je fais partie, frémiront à l’idée de devoir bouffer du thon qui sera passé directement de l’éprouvette à la boite, sans passer par la case océan, trop dangereux et trop pollué, de toute façon. En même temps, quel choix ai-je si je veux continuer à alimenter la plancha, puisque même le fameux MSC semble n’être qu’une arnaque de plus au pays des labels (https://www.nouvelobs.com/planete/20200505.OBS28367/msc-le-label-pour-une-peche-durable-est-il-une-imposture.html)?

Alors face à tout ça, faut-il vraiment arrêter de nous « faire chier pour trois cotons-tiges », comme dit Charlotte ? Non. Non parce que rester vigilant face à nos cotons-tiges et autres déchets, c’est rester vigilants face aux conséquences de nos gestes, du plus anodin au plus pernicieux. Bien sûr qu’un coton-tige n’aura jamais le même impact sur l’océan que les griffes d’un chalutier. Mais Charlotte aurait-elle regardé ce documentaire sur la pêche si on ne l’avait pas emmerdée pour quelques grammes de plastique ménager ? Et qui sait si elle ne va pas se demander si elle ne peut pas, là aussi, trouver des alternatives ? Quelle que soit ses origines, la prise de conscience peut faire évoluer le monde. Alors continuons à (nous) faire chier. Même pour trois cotons-tiges…

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