J’ai lu il y a peu un article sur « Le mystère des enfants endormis de Suède » (1) On y évoque ces enfants, presque tous des enfants de réfugiés, qui sombrent peu à peu dans une léthargie telle qu’ils semblent dormir. Les premiers cas seraient apparus dans les années 90, et après des décennies de recherche, on qualifierait désormais ce trouble de « syndrome de la résignation ». L’auteure de l’article (paru à l’origine dans The Sunday Times) est une célèbre neurologue irlandaise, qui a elle aussi enquêté sur le phénomène. Pour tenter de percer le mystère de ces enfants endormis, Suzanne O’Sullivan demande à la mère d’une des fillettes si l’enfant avait “raconté ce qu’elle avait ressenti quand elle souffrait du syndrome de résignation ?”  “Elle se sentait comme dans un rêve dont elle ne voulait pas se réveiller”, fut la réponse.

On a les associations que l’on mérite, pour ma part, j’ai repensé à un épisode d’Ally Mc Beal (que les moins de 20 ans etc). Un épisode dans lequel le cabinet d’avocats d’Ally défendait une femme qui demandait le droit d’être maintenue dans le coma. Pour elle, la vie qu’elle vivait dans son état comateux était bien plus belle, bien plus désirable, que sa vie réelle, éveillée. Il n’y a que dans ses rêves que Bria Tolson avait rencontré l’homme de sa vie, il n’y a que dans le coma qu’elle pouvait vivre la vie à laquelle elle aspirait. Dormir et vivre ses rêves, ou rester éveillée et souffrir de la réalité…

En Suède, toujours d’après l’article en question, il semblerait qu’à l’origine du syndrome de résignation il y ait une souffrance propre aux demandeurs d’asile :

« Beaucoup estimant que le syndrome de résignation a le désespoir pour déclencheur, et le regain d’espoir pour remède, on est en droit de penser que la longueur de la procédure d’asile n’est pas étrangère au développement de la maladie. Excitation et découragement ont alterné pendant toute la vie, ou presque, [des enfants touchés par le syndrome] – cela a forcément des conséquences physiologiques. » (3)

Quelques jours plus tard, j’effectuais en tram un trajet habituel. Ce qui l’était moins, habituel, au point de me sauter aux yeux, était ce désespoir qui bordait les rames, désespoir facilement chiffrable : il suffisait pour cela de compter ces adultes ivres, titubants, ou au contraire allongés à même le béton, assis plus ou moins droits, le dos plaqués aux façades des immeubles.

Il y a toujours eu de la misère dans les rues de ma ville, mais entre-temps, elle paraît décuplée par ce que l’on appelle « la crise sanitaire ». Jamais je n’avais compté autant d’humains perdus dans les limbes de je ne sais quelles drogues, sur ce trajet. Là aussi, l’enchaînement entre espoir et découragement a dû mener à une forme de résignation ; là non plus, il n’y a plus la force de se relever.

Entre ces enfants qui s’endorment et ces adultes qui se soûlent…

Notre réalité fait fuir les plus fragiles dans des mondes parallèles, dont beaucoup ne reviennent jamais.

(1) https://www.courrierinternational.com/article/reportage-le-mystere-des-enfants-endormis-de-suede

(2) Saison 2, épisode : « La vie rêvée »

(3) op.cit.

%d blogueurs aiment cette page :